La musique de film est une composante indispensable du cinéma. Retrouvez de nombreuses informations sur cet élément

Le compositeur Vincent Chambatte est l'auteur de l'article sur la musique diégétique.

Musique diégétique ou non diégétique ?


MUSIQUE DIÉGÉTIQUE OU NON DIÉGÉTIQUE ?

Non, cet article n’a pas pour vocation de vous donner des conseils alimentaires, ni de vous faire avancer dans votre régime minceur, mais bel et bien de vous parler de musique et de cinéma.

Lorsque l’on nous parle de musique pour le cinéma, spontanément, nous pensons « musique à l’image » : et pour cause, nous avons tous en tête les envolées lyriques de John Williams sur le film « Jurassic Park » de Steven Spielberg, les coups de tonnerre de cuivres en infra grave de Hans Zimmer sur « Inception » de Christopher Nolan, ou la tension à base de guitare disto apportée par John Murphy sur « 28 days later » (et réutilisée en partie plus récemment dans une scène du film « Kick Ass »)

Pour nombre d’oeuvres cinématographiques, il est souvent très difficile de faire l’impasse sur cette fameuse musique à l’image, qui, à elle seule, arrive à imprimer à une scène sa dynamique si particulière, et surtout, à conditionner chez le spectateur l’émotion que l’on cherche à provoquer chez lui. De là, naissent des identités sonores reconnaissables, parfois légendaires…qui vont jusqu’à devenir l’égérie d’un réalisateur…comme Danny Elfman pour Tim Burton, ou Eric Serra pour Luc Besson.

Le maître mot de l’histoire, c’est que dans tout ce que vous allez voir et surtout entendre au cours de la centaine de minutes passée dans cette salle obscure, rien n’est laissé au hasard. Un film avec une narration réussie repose sur une alchimie complexe entre de nombreux procédés, qui ont parfois la particularité de ne pas sauter aux yeux aux premiers abords. C’est le cas par exemple pour la musique que les personnages que vous voyez à l’écran sont sensés entendre eux même dans le feu de l’action.

On appelle ce type de musique « diégétique » à noter en vérité que ce terme s’applique également pour tout son, voix, ou ambiance, impliqués à l’intérieur des lieux de la scène.

Première particularité : la « musique à l’image » que nous connaissons bien (celle qui instaure une tension, ponctue un climax, ou souligne la tristesse d’une scène), se déroule d’une manière totalement indépendante de ce qui se passe sur les lieux. Les personnages eux même, dans leur décor, ne l’entendent pas, et nous avons en réalité ici un parti pris narratif qui implique uniquement le spectateur face à l’oeuvre, de la même manière que l’on applique un filtre de couleur sur une image pour lui donner une teinte sépia, ou bleutée.

Nous avons en fait une narration dans la narration : un procédé parallèle, d’une nature omnisciente car s’adressant directement au spectateur (et à ses tripes), mais qui n’interfère en aucun cas avec l’action elle-même. On appelle ce type de procédé « extra diégétique ». A noter que ce terme s’applique également à la voix-off, qui consiste à faire parler un personnage en dehors de l’action qui se déroule à l’écran (comme si l’on était à l’intérieur de sa tête, ou que celui-ci commentait de l’extérieur la situation présentée)

A l’inverse, la musique diégétique, elle, fait partie intégrante du « décor ». Elle possède généralement une (ou des) source(s) sonore(s), visible(s) le plus souvent, que l’on associe à l’aide

d’une variante son/image discrète de l’effet koulesshov. (exemple : on entend la musique, puis on voit le haut-parleur duquel celle-ci sort, et par conséquent, on comprend que la musique sort du haut-parleur).

A l’opposé de la musique à l’image, qui « ponctue » la narration de manière directe, la musique diégétique doit nécessairement s’inscrire de manière logique au sein du contexte présenté à l’image, car elle fait ici figure d’accessoire du décor, susceptible d’influer directement, de manière plus ou moins intense, sur le comportement des protagonistes. En tant que langage universel, elle influe par conséquent également sur le spectateur lui-même, souvent amené à d’identifier aux personnages qu’il voit.

Ainsi, par exemple dans « l’armée des morts » de Zack Snider, un groupe de survivants américains, cernés de toute part par des centaines de féroces morts vivants, trouve refuge dans un gigantesque centre commercial, lui aussi infesté. A l’intérieur de celui-ci, des hauts parleurs diffusent en permanence des musiques joyeuses et lénifiantes (comme le « Don’t Worry, be happy » de Bobby Mac Ferrin), propices en temps normal, à la consommation, mais qui contrastent ici totalement avec le côté infernal de la situation et donnent un côté surréaliste aux lieux.

Le compositeur Vincent Chambatte est l'auteur de l'article sur la musique diégétique.

Affiche de l’armée des morts réalisé par Zack Snyder.

Au premier degré, nous voyons des protagonistes en proie à la confusion, face aux rouages marketing immuables, mis en évidence car désormais inadaptés, d’une société qui n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Au deuxième degré, le spectateur, dans notre propre contexte, comprend l’ironie et la satire de notre propre système, insufflée ici par le réalisateur lorsque celui-ci lui montre les visages hagards et défigurés, ou les regards vitreux des morts vivants hébétés, qui se promènent en ces lieux, nous renvoyant par la même à notre propre situation de mouton passif, prisonnier d’une société de consommation ou tout est sensé aller sans cesse pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

La musique constitue ici, bien que rattachée aux lieux, un outil au service de la narration autant qu’un élément d’ambiance.

La musique diégétique peut également être prétexte à caractériser les goûts d’un protagoniste, et donc de permettre à son interlocuteur, et par la même occasion au spectateur, de plus ou moins cerner le type de personnalité auquel il a affaire.

Ainsi par exemple, dans le film « Shutter Island » de Martin Scorsese, le personnage principal fait la connaissance d’un singulier psychiatre, dont il découvre en amont de la rencontre le luxueux bureau, boisé, ou planent les notes du « quatuor pour cordes et piano en La mineur » de Gustav Mahler, compositeur viennois du tout début du XXème siècle, dont la dissonance voulue et le côté atonal, peuvent donner au spectateur la sensation d’un personnage complexe, et intellectuellement inaccessible de par ses goûts expérimentaux. En ajoutant à cela le fait que le compositeur est allemand, tout comme le personnage présenté ici, caractérisé lui-même par son fort accent, l’addition des clichés nous pousse à imaginer une personne inquiétante, avec un background trouble, teinté de relents nazis.

http://www.youtube.com/watch?v=2hMh_gaevYE

Découvrez dans le journal de société de production audiovisuelle ARI Pictures un article de Vincent Chambatte

Max von Sydow incarne le docteur Jeremiah Naehring dans Shutter Island.

Parfois, l’un des protagonistes du film joue ou fait jouer à un appareil une musique qui résonne émotionnellement chez lui. Souvent un titre qui existe déjà en tant que tel…mais que le personnage a envie d’écouter. Comme lorsqu’Hannibal Lecter, le psychiatre cannibale du film « Le Silence des Agneaux » demande à ses geôliers de pouvoir écouter le premier mouvement des Variations Goldberg de J.S Bach, morceau calme, minimaliste, et intellectuel qui contraste totalement avec la bestialité du personnage.

http://www.youtube.com/watch?v=X73bzFcmL_w

Dans le cadre d’un film d’époque, on peut parfois entendre des artistes typiques de leur temps, qui aident à planter le décor. Comme dans « Retour Vers Le Futur », ou le héro, Marty Mac Fly se retrouve projeté dans les années 50 au cours d’un voyage dans le temps et entend « Mister Sandman »

http://www.youtube.com/watch?v=V0xggnsKOyM

Quand la musique diégétique sait souvent se faire oublier en constituant une texture sonore d’arrière-plan, c’est parfois son arrêt soudain et son absence qui provoquent un sursaut d’attention de la part du public, comme de la part du protagoniste, qui remarque en même temps que nous le lourd silence qui succède à l’arrêt. Habile moyen de créer une situation inquiétante, et lourde de tension. On retrouve par exemple ce procédé dans le premier film Harry Potter, ou une musique, jouée par une harpe a pour vocation de maintenir en sommeil un effrayant chien à trois tête que les héros doivent passer pour avancer vers leur but. Hors quand la musique s’arrête, il faut s’attendre au pire…

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Tout cela permet d’embrayer sur la seconde particularité de la musique diégétique, qui découle directement de la première. En effet, le fait que celle-ci provienne d’une (ou plusieurs) source(s) situé(es) au sein du décor implique en conséquence une spatialisation sonore de celle-ci.

Justement, dans « l’armée des morts » la musique se retrouve sujette à un effet de réverbération et de coupe bas, justifié d’une part par le fait que le son sort par de petits hauts parleurs, mais également par le fait que les protagonistes évoluent dans une très grande surface…ce qui donne au final une impression de bouillie nasillarde et noyée dans l’espace.

Souvent, la musique diégétique se retrouve latéralisée dans l’image sonore, ce qui a pour effet de situer grossièrement l’emplacement de la source par rapport à l’angle de caméra, mais donne également une sensation de subjectivité, comme si l’on se trouvait avec les protagonistes dans la pièce.

En allant plus loin, on peut même ajouter à cela des effets qui « étouffent » le son, pour donner l’impression que la source se trouve dans un lieu voisin, mais fermé à nous par un isolant comme une porte, ou un mur.

vincent chambatte vous propose de faire le point entre la musique diégétique et non diégétique

Dans le film « Inception », les personnages du film se servent d’un objet musical, en la présence du titre « je ne regrette rien » d’Edith Piaf comme d’un signal pour passer à l’action. La reconnaissance immédiate de ce stimuli sonore qui prend la forme d’un gimmick signalétique devient peu à peu recherchée par réflexe pour nous permettre de nous situer dans les différentes strates du film…dont la « géographie » est alors mise en valeur par le fait qu’à une strate inférieure de rêve, les personnages l’entendent de manière plus ou moins réverbérée.

Une exception concerne les films dont les personnages centraux sont présentés comme étant eux même musiciens. Dans ce cadre précis, la musique diégétique, jouée par les protagonistes, est en même temps la bande originale du film lui-même. La musique, qui constitue un sujet central de l’oeuvre, n’est pas assujettie directement à l’angle de caméra, pour pouvoir être présentée de manière simple et épurée, le plus clairement possible. C’est le cas par exemple dans le film français « Le concert », ou les personnages, membres d’un philarmonique, jouent leur oeuvre devant public.

C’est le cas également pour la partie vocale des comédies musicales, ou les acteurs chantent à l’écran, donc de manière diégétique, sur un accompagnement orchestral qui est, lui, extra diégétique. Les films animés de Disney en sont une parfaite illustration. « Dancer in the dark » de Lars Von Trier en est aussi une, même si la performance diégétique inclue également içi certains éléments rythmiques à base de sons qui correspondent à des objets vus à l’image (comme les bruits de roulement d’un train sur ses rails)

Enfin, il n’est pas non plus systématique que diégétique et extra-diégétique soient entièrement envisagés de manière indépendante. En effet, d’une part, il peut exister des « ponts » de transition entre les 2, avec par exemple le cas où la même musique commence de manière extra diégétique, et finit à l’intérieur d’un haut-parleur que l’on aperçoit à l’écran. C’est le cas par exemple au début du film « Massacre à la Tronconneuse » (ou « Texas Chain saw Massacre » pour nos amis anglophones) de Tobe Hooper, ou dès les premières minutes, passe « Sweet Home Alabama » de Lynyrd Skynyrd alors que nous suivons un groupe de jeunes qui voyagent dans une camionnette. En réalité, la musique sort de l’auto radio. La résultante en est un effet de prise à parti du spectateur par le cinéaste, et une forme d’immersion par identification aux personnages. Comme si nous étions nous même l’un ou l’une de ces jeunes.

http://www.youtube.com/watch?v=scHVkYLi7IE

D’autre part, la démarche inverse est également possible : on peut avoir une musique qui commence de manière diégétique, et finit de manière extra-diégétique. On entend la musique qui sort d’un haut parleur, puis celle-ci prend de l’ampleur pour devenir la musique du film. Ce genre de démarche est par exemple l’apanage de certains films d’horreur, ou le son gentiment carillonnant d’une boite à musique emboîte soudain le pas à d’inquiétants trémolos de cordes frottées, qui altèrent la mélodie, à la base enfantine, pour la transformer en sinistre mélopée.

Mais quoi qu’il advienne, que ce soit à gauche, à droite, éloigné, étouffé, ou au contraire pleinement présent : aucune utilisation d’objet musical, même en apparence anodine dans un film, n’est le fruit du hasard. Ou que soit située celle-ci dans l’espace, dans le temps du montage, ou dans le choix même du titre, Il y a toujours une raison narrative ou scénaristique derrière qui justifie sa présence. La musique est en elle-même l’un des plus puissants vecteurs d’émotion du cinéma, susceptible d’altérer à lui seul notre perception…mais n’oublions pas qu’à la base c’est celle des protagonistes et de l’histoire elle-même qui reste la mère raison de notre présence dans cette salle obscure. La musique n’est, elle, qu’à son service.

Vincent Chambatte

Alexia André fait le point cette semaine sur l'utilisation de la bande-originale au cinéma.

La bande-originale, règne impartial de l’image et du son…


« La musique d’un film n’est qu’accessoire et ne sert qu’à ajouter une forte dose de drame au scénario ». Certains d’entre nous, certainement déçus par des bandes-originales inadaptées à leurs scénarios, ne trouvent que rarement leur bonheur au travers des millions de compositions musicales réalisées depuis que le cinéma est ce qu’il est. Tentons, par l’intermédiaire de cet article et au travers d’une courte expérience, d’illustrer l’importance et l’impact des bandes-originales sur notre perception du cinéma.

Alexia André traite cette semaine dans le journal d'ARI de la bande-originale

La magnifique bande-originale de Vertigo a été composée par Bernard Herrmann

Une bande sonore réussie est un travail titanesque nécessitant sensibilité et analyse. En parfaite corrélation avec l’univers du film, ses forces, faiblesses et la moindre interprétation filmique sous-entendue, le compositeur travaille main dans la main avec le réalisateur. Les plus grands compositeurs de musique de film se disent présents à toutes les étapes de la création de l’œuvre, s’imprégnant ainsi de chaque détail afin de trouver cette précieuse inspiration que tout musicien convoite.  Une bande sonore ne se contente pas d’appuyer un événement ou de souligner une émotion. Elle exalte nos sens, elle démultiplie notre immersion et ne fait que renforcer plus encore l’univers d’un film. Elle fait intrinsèquement partie de la carte d’identité de celui-ci et n’en est pas dissociable.

Plongeons-nous à présent au cœur d’une expérience sensorielle unique qui ne fera qu’appuyer les éléments sus-cités.

Pour cela, choisissons, à titre expérimental, l’ultime scène d’un film grand public réalisé par Christopher Nolan en 2010 : Inception. Le choix s’est porté sur un film grandement diffusé pour éviter tout risque de spoiling mais j’invite tous ceux qui n’ont pas encore vu ce film et envisagent de le voir de choisir un autre film pour réaliser cette expérience.

Dans la scène choisie, le personnage principal se réveille dans un avion, après avoir vécu une expérience d’inception, c’est-à-dire après avoir introduit une idée dans le rêve de quelqu’un. Dans l’avion se trouvent ses complices, visiblement soulagés, et sa victime qui semble avoir l’impression de se réveiller d’un rêve particulièrement riche en actions. Grâce à la réussite de cette mission, le personnage central va enfin pouvoir retourner chez lui, blanchi,  alors qu’il était auparavant recherché pour meurtre.

L’importance de la composition de Hans Zimmer va au-delà du simple fond sonore et affirme l’identité du film.

Afin de mesurer son importance, je vous propose de procéder de la façon suivante :

  • Lancez la vidéo ci-dessous en prenant soin de couper le son. Elle est volontairement pauvre en dialogue afin que le passage au muet n’affecte pas votre compréhension de l’action. Regardez-la jusqu’au bout en essayant d’analyser votre ressenti.
  • Renouveler l’expérience en activant le son, à un niveau relativement élevé. Réfléchissez à nouveau à votre ressenti.

Au cours de l’expérience muette n°1, vous avez sans doute concentré votre attention sur les mimiques des personnages et la progression imagée de l’action.

Le film est ainsi vécu au travers du jeu des acteurs et du contexte. Nous ressentons une légère appréhension lorsque le protagoniste attend le verdict de l’officier des douanes. Nous sommes également témoins de la complicité du personnage central et de ses acolytes. La lenteur de la scène ajoute une sensation presque irréelle, image métaphorique d’un immense soulagement.  Nos émotions de spectateur ne sont donc pas transcendées, mais le muet ne nous empêche pas de vivre le récit.

Au cours de l’expérience n°2, nous sommes comme portés dans l’action par la musique qui semble être le reflet de l’âme du personnage principal. Au travers de la musique, nous nous sentons plus concernés, nos émotions et celles des personnages semblent être démultipliées. La dimension émotionnelle de cette musique accentue la sensation de soulagement de la scène, aussi bien qu’elle accentue la tension au passage des douanes. La musique nous détourne presque de l’action principale tant elle est puissante.

Son rôle est tel que si nous regardons à nouveau la vidéo sans le son, elle raisonnera tout de même dans notre esprit tant elle influence notre interprétation et notre ressenti. Le spectateur va d’ailleurs plus instinctivement sourire à 2 minutes 16  ainsi qu’à 3 minutes 15 dans la version avec son que dans la version muette. Pourquoi ? Parce que la musique amplifie nos émotions.

 Tristesse, joie, rire, action, les bandes-originale et leurs films forment un duo inébranlable.

Alexia André